«Les personnes en situation de pauvreté ont leur mot à dire»
5 octobre 2026 | Lecture 7 min.
Les personnes en situation de pauvreté doivent être mieux écoutées par les pouvoirs politiques et la société. La récente création du Conseil pour les questions de pauvreté a pour objectif de donner une voix aux personnes concernées afin qu’elles puissent être entendues jusqu’à Berne. Entretien avec la responsable du projet, Mirjam Zbinden.
Andreas Reinhart: Mirjam Zbinden, pourquoi le Conseil pour les questions de pauvreté est-il une nécessité?
Mirjam Zbinden: Les personnes en situation de vulnérabilité ont généralement moins de possibilités de s’impliquer. Et elles souffrent de préjugés historiques: des spécialistes trouvent des solutions à leurs problèmes et les personnes concernées ont guère leur mot à dire. Pour les personnes en situation de handicap ou pour les jeunes, il existe des structures de participation telles que la «session des personnes handicapées» mais jusqu’à présent, pour les questions de pauvreté, cela n’existe essentiellement qu’au niveau local et de manière très ponctuelle. Il est donc nécessaire d’avoir un organe consultatif qui soit permanent et bénéficie d'un large soutien.
«Les personnes en situation de vulnérabilité souffrent de préjugés historiques: des spécialistes trouvent des solutions à leurs problèmes et les personnes concernées ont guère leur mot à dire.»
Le Conseil pour les questions de pauvreté est une nouveauté en Suisse. Existe-t-il à l’étranger des exemples dont on peut s’inspirer?
Pour concevoir le Conseil, nous avons étudié ce qui se faisait à l’étranger. En Allemagne et en Autriche, il existe des conférences sur la pauvreté qui sont organisées par des ONG et sont accessibles à tout le monde. En France, il y a le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE), qui est directement ancré dans l’administration publique et donc haut dans la hiérarchie, ce qui lui confère une visibilité appréciable mais laisse peu de marge de manœuvre. Nous avons donc pris ces exemples comme sources d’inspiration et avons regardé, en collaboration avec des personnes en situation de pauvreté et des spécialistes, ce qui pourrait s’appliquer en Suisse. Le Conseil que nous avons créé n’existe nulle part ailleurs sous une telle forme.
Quel impact la possibilité d’un tel engagement politique a-t-elle sur les personnes en situation de pauvreté?
Sur le plan personnel, l’écoute et la prise en considération sont très importantes. Parmi les personnes en situation de pauvreté, beaucoup ne sont pas entendues et des décisions les concernant sont prises sans les consulter. Avoir un cadre dans lequel exprimer ses préoccupations est aussi une forme d’autonomisation. Il est très difficile de reconnaître publiquement que l'on est en situation de pauvreté et il faut du courage et de la patience pour ne pas se sentir intimidé·e face au monde de l'administration ou de la politique.
«Sur le plan personnel, l’écoute et la prise en considération sont très importantes.»
Il est aussi important de garder à l’esprit que le Conseil n’est pas là pour apporter des solutions aux problèmes individuels des membres, mais pour leur permettre de contribuer à l’élaboration de meilleures stratégies de lutte contre la pauvreté. Les personnes concernées constituent un élément essentiel de la solution et doivent y être associées. Le marketing recourt depuis longtemps à de telles pratiques pour le lancement de nouveaux produits.
Selon vous, dans quelle mesure le poids des préjugés empêche-t-il les personnes en situation de pauvreté de s’exprimer publiquement sur les questions politiques?
Le Conseil est un important outil de lutte contre les préjugés dans la société car son existence et son action montrent que les personnes en situation de pauvreté ont leur mot à dire et doivent être écoutées.
Pour que les personnes en situation de pauvreté puissent avoir voix au chapitre, il est nécessaire d’avoir les structures adéquates. Quels facteurs sont déterminants pour leur permettre de s’impliquer dans le Conseil pour les questions de pauvreté, et pour les inciter à le faire?
La participation au Conseil se fait bénévolement, donc la question du temps est déterminante. Et ce n’est pas un engagement facile à honorer, en particulier lorsqu’on se trouve dans la situation la plus précaire de sa vie. L’important, ce sont donc les mesures pratiques concrètes: une indemnité de participation aux séances, la présence d’interprètes et la prise en charge des frais de déplacement ainsi que, si nécessaire, des coûts de garde d’enfants.
«Le Conseil est un important outil de lutte contre les préjugés dans la société et montre que les personnes en situation de pauvreté ont leur mot à dire.»
Comment fonctionne la collaboration au sein du Conseil entre les membres ayant l’expérience de la pauvreté et les membres avec voix consultative? Et comment leurs revendications sont-elles relayées jusqu’aux décisionnaires des pouvoirs politiques et de l’administration?
Il faut savoir que des spécialistes ont pris part au processus dès la phase d’élaboration du concept, avec notamment des membres de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) ou encore des cantons. Une séance de prise de contact est prévue afin d’impliquer les externes dès le début. De plus, les spécialistes ayant une voix consultative au sein du Conseil font le lien entre les différentes parties prenantes et ont pour tâches de préparer le terrain, de paver la voie et de relayer le travail du Conseil.
Pouvez-vous déjà nous donner un exemple de sujet sur lequel le Conseil se prononcera?
Les thématiques principales sont définies collectivement pendant la phase pilote. Les sujets sont nombreux et variés et nous sommes en plein cœur de ce processus. La dignité humaine et la participation figureront quoi qu’il en soit parmi les thématiques centrales.
12
personnes ayant l’expérience de la pauvreté, avec voix délibérative
6
spécialistes, avec voix consultative
2028
Fin de la phase pilote
Le Conseil se trouve actuellement dans sa phase pilote. Selon vous, que doit-il se passer d’ici à 2028 pour que vous estimiez alors pertinent de poursuivre ses travaux?
Son travail est de toute façon pertinent: le besoin d’écoute est grand. Nous avons reçu de nombreuses candidatures et demandes de collaboration, notamment de la part d’organisations et d’administrations. Beaucoup de portes s’ouvrent à nous. Ce qui pourrait s’avérer difficile, c’est le financement, qui repose en grande partie sur des dons privés et des fondations. Quoi qu’il en soit, les chances sont grandes d’être entendu en tant que Conseil.
À quels défis pensez-vous que le Conseil sera confronté?
Comme je vous le disais, les sujets à traiter sont nombreux. On pourrait donc se pencher sur diverses questions mais, compte tenu des ressources limitées, il ne faut pas se disperser.
Qu’apportent les membres du Conseil en matière d’expérience et de vécu?
Nous avons fait le choix de la diversité. Le Conseil doit refléter une pluralité de réalités et de quotidiens. Quelles compétences apportent les membres? Quelle est leur expérience de la pauvreté et du recours aux prestations sociales, à l’aide sociale dans le domaine de l'asile ou à l’AI? Nous avons aussi tenu compte de la question de l’âge: nos membres ont entre 27 et 72 ans.
Qu’est-ce qui vous motive à siéger au sein du Conseil, sur le plan personnel comme dans le cadre de votre travail auprès de l’Office fédéral des assurances sociales?
J’ai participé à sa conception en tant que responsable de projet mais je vais bientôt en céder la gestion opérationnelle à l’association qui vient d’être créée.
Je trouve ce projet très important car il donne une voix à des personnes qui ne seraient pas écoutées autrement. En prenant leur situation au sérieux, le Conseil peut grandement aider à combattre la stigmatisation dont souffrent les personnes touchées par la pauvreté.
Cet article est paru dans «Caritas regional». Le magazine des organisations Caritas régionales paraît deux fois par an.
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