Soutien social et juridique

Eux-mêmes atteints de maladies psychiques, ils apportent aujourd’hui leur soutien à d’autres patients: Naera Giaimo et Mirco Deflorin sont conseillers et pairs-aidants pour les personnes victimes de troubles psychiques. Ils s’engagent à leurs côtés pour les aider à reprendre pied dans la vie quotidienne.

Mirco Deflorin aime utiliser une comparaison avec les Seychelles pour expliquer son travail. «Imaginons que nous y soyons allés, vous et moi» dit-il. «Nous connaîtrions alors, tous les deux, la sensation du sable entre nos orteils, et saurions à quoi ressemblent les poissons exotiques du récif.» Ceux qui n’ont jamais eu cette chance doivent se satisfaire d’une description.

Deflorin et sa collègue, Naera Giaimo, sont tous les deux pairs-aidants et conseillers. Il et elle ont aujourd’hui assis ensemble dans une salle de réunion de Caritas Grisons, à Coire. Giaimo nous explique qu’on les appelle parfois aussi «accompagnateur-ices», et précise: «Nous soutenons les personnes atteintes de troubles psychiques sur la base d’une compréhension que nous avons acquise par expérience personnelle.» Il s’agit d’écouter, de comprendre et de faire preuve d’empathie, d’égal à égal. Parce que l’on sait, par expérience, ce que c’est que d’être «dans les Seychelles».

Naera Giaimo, pair-aidante

«Nous soutenons les personnes atteintes de troubles psychiques sur la base d’une compréhension que nous avons acquise par expérience personnelle.»

La jeune femme de 29 ans nous expliquera plus tard avoir traversé des moments où elle ne trouvait plus de raison de se lever le matin. Deflorin, lui aussi, dit avoir «fonctionné comme un zombie pendant des années». Ce sont des expériences comme celles-ci qui leur permettent de faire leur travail aujourd’hui. En tant que pairs du département AI (assurance-invalidité) de l'Office des assurances sociales (OCAS) des Grisons, ils accompagnent les assurés dans leur parcours d'insertion professionnelle.

Une offre renforcée par les pairs-aidants

Les deux pair-aidants s’engagent aussi auprès de Caritas Grisons. L’organisation peut apporter un soutien à jusqu’à 25 personnes aux destins très divers, sur plusieurs mois, pour leur permettre de retrouver une place sur le marché du travail, dans une approche centrée sur les mesures d’intégrations de l’AI.

Gabi Conradi, directrice générale et responsable de l’intégration professionnelle chez Caritas Grisons, parle de jeunes qui éprouvent des difficultés à trouver leur voie dans la société, de personnes ayant obtenu tardivement un diagnostic d’autisme, de femmes à la vie parfaitement fonctionnelle jusqu’à leur effondrement, lié à un divorce, un licenciement ou une maladie. Chaque témoignage est différent, avec un point commun peut-être: toutes et tous évoquent le sable, et les petits poissons bleus.

Mirco Deflorin, pair-aidant

«En tant que pair, je ne dois pas vivre moi aussi ce que les gens me racontent, mais je peux faire preuve d’empathie.»

Ceux et celles qui le souhaitent peuvent être accompagnés par un pair. «Ce type d’accompagnement est volontaire», explique Conradi. Il ne remplace pas le soutien d’autres experts. «Il est essentiel de bien délimiter ce rôle.» Les pairs ne sont pas des conseillers professionnels ou des conseillers en insertion, ni des psychologues. «Ils peuvent cependant être des personnes de confiance et jouer un rôle important et transmettre des compétences acquises au fil de leur expérience, susceptibles d’aider les personnes concernées au quotidien.»

Naera Giaimo accompagne par exemple une femme, qui vient la voir toutes les deux à trois semaines. «Elle traverse une phase dépressive, se sent complètement dépassée. Nous avons mis au point un plan, sur lequel figurent des choses comme ‘se lever le matin’ ou ‘prendre le petit déjeuner’.»

«Par moment, je n’arrivais même plus à trouver de raison de me lever le matin.» Naera Giaimo, pair-aidante

Giaimo sait très bien à quel point cela peut être dur, et à quel point y parvenir peut être une grande victoire. Elle-même souffre d’anxiété depuis l’enfance. À l’adolescence, des troubles alimentaires sont venus s’y ajouter. Elle a réussi à obtenir son diplôme de l'école secondaire d'économie, «mais après la remise des diplômes, je suis tombée au fond du trou». Elle ne voyait aucun avenir, ne savait pas par où commencer. «Et à quoi bon, d'ailleurs?»

À 18 ans, elle est entrée en clinique psychiatrique. Là-bas, elle a appris à parler de ses sentiments, «ce que nous ne faisions pas beaucoup dans ma famille», et c’est là que tout a cédé. Elle s’alimentait de moins en moins, parce que manger «l’épuisait totalement». Elle est devenue bientôt si maigre qu’il a fallu l’alimenter par sonde.

Un long cheminement pour sortir de la crise

Giaimo parle de son expérience ouvertement et sans détours. Elle aimerait que les maladies psychiques ne soient plus un tabou; une priorité que partage Mirco Deflorin. Pendant très longtemps, lui n’avait même pas de mot à mettre sur son vide intérieur. Il a aujourd’hui 49 ans, et ce n’est qu’à 30 ans qu’un psychiatre lui a dit pour la première fois: «Vous souffrez d’une grave dépression.» Il vivait avec sa maladie depuis des années déjà. 

«Je me suis dit: ce n’est pas une vie. Soit je meurs maintenant, soit je vis vraiment.» Mirco Deflorin, pair-aidant

Né dans une famille pauvre et sans amour, il a essayé pour la première fois de parler à sa mère de sa tristesse à l’âge de 15 ans. «Elle ne m’a pas ‘vu’.» Plus tard, il a consommé du cannabis pour combler ce vide, ce sentiment de n’avoir aucune valeur. «C’était un peu comme essayer d’enfoncer un ballon sous l’eau.»

Il a néanmoins réussi à «fonctionner», suivi un apprentissage commercial, travaillé. Ce n’est que des années plus tard, à la fête de Noël organisée par son employeur, que soudain, tout s’est effondré. «Tout le monde était joyeux, et j’avais l’impression d’être un extraterrestre.» Il est parti très vite, pour ne pas fondre en larme à table. C’est à ce moment là qu’il a décidé de faire appel à une aide psychiatrique, et est parvenu à mettre enfin un mot sur ce qu’il ressentait.

La sonde alimentaire pour Giaimo, la fête de Noël pour Deflorin... mais tous deux nous disent qu’il n’a pas suffi d’un simple déclic. Dans les deux cas, ces moments ont plutôt été un tournant dans un long processus. Giaimo a cependant vécu une expérience décisive, lorsqu’elle a dû être opérée en urgence pour soigner des complications liées à sa sonde alimentaire. «Alors que je passais à un cheveu de la mort, j’ai entendu une voix me dire que j’avais encore une tâche à accomplir.» Cette expérience, grave mais belle, a aidé la jeune femme, qui a profondément foi en Dieu, à continuer de se battre. Deflorin parle aussi d’un séjour en clinique qui lui a ouvert les yeux: «Ce n’est pas une vie. Soit je meurs maintenant, soit je vis vraiment.» Il est alors parvenu à se décider pour la vie.

De l’empathie, sans se laisser envahir

Aujourd’hui, Deflorin accompagne en tant que pair-aidant des personnes dans lesquelles il reconnaît celui qu’il a été. «Je me suis parfois dit que j’aimerais que mon Moi d’aujourd’hui puisse voyager dans le passé et m’aider quand j’étais plus jeune.» Il estime avoir perdu 20 ans de sa vie et voit son travail comme un moyen de leur donner du sens, a posteriori.

Bien entendu, l’histoire personnelle est sans cesse présente lorsque l’on devient pair-aidant. Mais il est impensable de laisser les destins d’autres personnes vous faire revenir en arrière. «Savoir mettre une distance est un aspect important de notre formation de pairs», explique Deflorin. «Je ne dois pas vivre moi aussi ce que quelqu’un me raconte.» Il faut réagir avec empathie, mais sans souffrir avec la personne qui évoque sa tristesse, par exemple.

«Ou qui a peur de sa boîte aux lettres», ajoute Giaimo. Parce que, qui sait… on pourrait y trouver une facture. Elle évoque ensuite un souci fréquent chez les personnes accompagnées: l’argent. La pauvreté peut être un facteur important dans les maladies psychiques. De même, des crises liées à la santé mentale peuvent provoquer des soucis financiers, lorsque l’on n’a plus de revenus et que les frais augmentent. Pendant un temps, Deflorin a vécu au camping, faute de pouvoir payer un loyer. Giaimo, elle aussi, sait ce que c’est que de craindre les factures. Bien souvent, les soucis d’argent sont un obstacle à la guérison, ce qui provoque un cercle vicieux.

Pourtant, Naera Giaimo et Mirco Deflorin ont réussi à le briser, et à reprendre pied. Aujourd’hui, ils aident d’autres personnes. Pas en tant que coach professionnel, ni en tant que thérapeute, ni en tant que conseiller en matière de dettes, mais en tant que personne qui connaît personnellement les «Seychelles». «Et c’est une aide énorme», explique Gabi Conradi, directrice de Caritas Grisons, «qui permet à de nombreuses personnes concernées de retrouver confiance plus rapidement». Grâce aux pairs-aidants, elles voient qu’une sortie de crise est possible. «Et qu’elles peuvent, elles aussi, trouver leur voie.»

Cet article est paru dans «Caritas regional». Le magazine des organisations Caritas régionales paraît deux fois par an.

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