27.03.2025

L’aide sociale fait sa révolution à Genève

Entrée en vigueur cette année, la nouvelle loi sur l’aide sociale met l’accent sur la réinsertion professionnelle tout en responsabilisant davantage les bénéficiaires. Interview de Christophe Girod, directeur de l'Hospice général.

Auteur Mario Togni

Après une longue gestation, la nouvelle Loi sur l’aide sociale et la lutte contre la précarité (LASLP) est finalement entrée en vigueur le 1er janvier 2025. Un changement bienvenu pour l’Hospice général, qui fait face à une hausse importante du nombre de ses bénéficiaires. Son directeur, Christophe Girod, répond à nos questions. 

On parle d’un «changement de paradigme» pour l’aide sociale. En quoi est-ce le cas? 

Christophe Girod: La nouvelle loi met un accent beaucoup plus fort sur l’insertion professionnelle. Elle demande notamment à l’Hospice général de développer des contacts avec les entreprises et d’améliorer les débouchés vers l’emploi. Pour y parvenir, il y a la possibilité de former les bénéficiaires et/ou de reconvertir des personnes dont le métier serait en voie de disparition. C’est une nouveauté assez radicale par rapport à l’ancienne loi (la LIASI, Loi sur l’insertion et l’aide sociale individuelle, ndr). L’aide sociale peut former. 

Qu’en est-il de l’insertion sociale? 

Le «tout à l’emploi» prôné par la LIASI, c’est terminé! La loi reconnaît désormais que certaines personnes ne pourront jamais se réinsérer sur le marché de l’emploi, ou très difficilement. Comment accompagne-t-on ces gens? C’est un autre vaste chantier. Nous avons notamment des personnes avec d’importantes fragilités psychologiques. Ce n’est pas toujours évident pour un∙e assistant∙e social∙e de les prendre en charge. Il va falloir trouver des solutions. 

Au-delà du principe, comment fait-on pour renforcer l’insertion? 

Nous sommes en train de repenser notre service d’insertion professionnelle de fond en comble. Nous devons développer les stages qui mènent à une prise d’emploi. À l’opposé des «mesures» de remobilisation, d’évaluation ou de retour en emploi, qui sont à la fois trop nombreuses, trop éparses et trop souvent des «salles d’attente»! On y place parfois des usagers sans vraiment se demander ce qu’ils feront ensuite. Il y aura toujours besoin de telles mesures, mais il faudrait inverser les proportions.

La loi prévoit aussi des mécanismes d’incitation.

Oui, la franchise sur le revenu est une incitation à prendre un emploi, même avec un faible taux d’activité. Les 300 premiers francs gagnés ne sont pas déduits de vos prestations d’aide sociale et sont à vous. Ce n’était pas le cas auparavant, ce qui pouvait décourager certaines personnes. Un petit job permet de remettre le pied à l’étrier, mais aussi de nouer des contacts. 

On sait que des enfants et des jeunes ayant vécu dans une famille longtemps à l’aide sociale ont tendance à y revenir. Nous voulons briser ce cercle vicieux.

Christophe Girod, directeur de l'Hospice général

Vous souhaitez autonomiser davantage les bénéficiaires. Comment? 

Nous passons d’un système de payement contre factures, très infantilisant, au versement mensuel d’un forfait d’entretien, recalculé tous les six mois. Le nouveau modèle repose sur la confiance et l’autonomisation des bénéficiaires. On sait qu’une petite partie d’entre eux a des difficultés à gérer un budget et nous allons les accompagner. Mais nous voulons responsabiliser les gens plutôt que de les placer sous «tutelle». 

Depuis 2024 déjà, nous n’exigeons plus tous les justificatifs. C’est au bénéficiaire de garder et de classer ses documents administratifs. En plus, le contrôle systématique coûtait très cher au contribuable, environ 10 millions par an! Il y aura toujours des contrôles, bien entendu, mais de manière centralisée et aléatoire, comme le fait par exemple l’administration fiscale. 

Vous avez testé la nouvelle loi dans le cadre d’un projet pilote aux Trois-Chêne. Quels sont les résultats ? 

Les résultats sont probants! Le centre d’action sociale (CAS) de Trois-Chêne est dans une bonne dynamique, avec un bon taux d’insertion. Nos collaborateurs-trices sont très positifs et les usager∙ères qui ont été sondé∙es se disent aussi content∙es. Ce projet pilote nous fait croire à cette nouvelle loi! Dès avril 2025, tous les CAS auront été transformés sur le même modèle. Il faudra ensuite un peu de temps pour en mesurer les effets concrets. Cela nécessite un changement de culture important. C’est une chose de réécrire la loi, c’en est une autre de transformer un bateau comme l’Hospice général. 

Le taux d’aide sociale est deux fois plus élevé à Genève que la moyenne suisse. Comment l’explique-t-on?

On peut évoquer l’inflation de ces dernières années, le fait que Genève soit un canton frontalier ou encore que son économie soit extrêmement tertiarisée, avec très peu d’industrie. Tout cela y contribue, mais aucun facteur ne l’explique à part entière. Notre situation est assez semblable à celle d’autres cantons frontaliers, comme Bâle-Ville ou le Tessin.

Le nombre de jeunes à l’Hospice général est aussi en hausse. Comment y remédier?

On observe en effet une augmentation des jeunes à l’aide sociale, relativement aux autres catégories. Nous devons revoir notre modèle de prise en charge, proposer des bourses d’étude ou des formations, sans que cela s’appelle «aide sociale». Nous avons déjà commencé à y réfléchir, ce chantier sera finalisé dans l’année.

Il faut s’occuper de ce public en priorité, car malheureusement l’aide sociale tend à «s’hériter». On sait que des enfants et des jeunes ayant vécu dans une famille longtemps à l’aide sociale ont tendance à y revenir. Nous voulons briser ce cercle vicieux.

Après plus de dix ans à la tête de l’Hospice général, quelle évolution de la précarité observez-vous à Genève? 

Il y a un avant et un après Covid. De 2012 à 2020 environ, on n’avait quasiment pas d’inflation, avec une dynamique économique assez forte. La population augmentait et le nombre de dossiers à l’Hospice aussi, de manière plus au moins proportionnelle. Avec le Covid, puis l’inflation de ces dernières années, la hausse s’est accélérée. En 2024, nous avons enregistré 10% de dossiers supplémentaires! 

 

Article à paraître dans Caritas.mag n° 31 (avril 2025)